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Làng Tôi ? Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?

En date du : 13 juillet 2011, par Monsieur Pingouin

Ne tournons pas en rond plus longtemps et répondons à la question : il ne s’agît ni plus ni moins que du Nouveau cirque du Viêtnam qui se produit jusqu’au 23 juillet à la Villette.

Làng Tôi – Mon village est une bonne occasion d’élargir le cercle des amoureux du Viêtnam. Loin des habitudes du cirque occidental, nous sommes conviés ici à assister à un spectacle inspiré de la vie d’un village traditionnel et idéalisé où les habitants s’illustrent gracieusement tant par le chant que leurs acrobaties. Le nouveau cirque du Vietnam dépayse par son langage et sa musique folklorique qui rythment des scènes chorégraphiées au millimètre qui s’enchainent toujours en douceur. Je n’oublierai pas non plus de citer le bambou, inséparable compagnon de ces artistes plein d’entrain. Je ne le dirai jamais assez, si tenir le bambou est à la portée du premier panda velu, cela relève en temps ordinaire chez les humains de la haute voltige. Et haute voltige il y aura, puisque quelque soit votre bagage culturel, vous serez transportés par vos retrouvailles avec le cirque traditionnel et ses numéros comme le jonglage et le trapèze en passant aussi par un numéro de contorsion interprété d’une façon si originale qu’il ne laissera jamais paraître le sens défiguré du terme et qui incommode trop souvent l’audience.

Alors ce n’est pas pour jaboter, mais même si l’humble pingouin que je suis ignore tout de l’ancien cirque du Viêtnam, j’avoue m’être laissé séduire par le nouveau. Jeunisme quand tu nous tiens…

La révolutionnite aiguë et les hommes malades du Moyen Orient

En date du : 13 février 2011, par Monsieur Pingouin

Cette drôle de maladie, pour laquelle s’énamourent les Français et de nombreux observateurs étrangers, cette drôle de maladie disais-je a sévi en Tunisie et plus récemment en Égypte où l’on estime que les effets ont été plus modérés. Honni, Moubarak, a tiré sa révérence alors qu’il avait cru pouvoir tenir bon.

Cette allergie aux autocrates qui se sont élevés en gravissant les échelons de l’armée s’est (« enfin ! » s’écrieront les plus malades) manifestée au début de l’année 2011. On remarquera une certaine inflammation pour ne pas parler d’immolation, bien que ce soit le terme correct décrivant certains individus désespérés, en guise de symptôme avant coureur de la ravageuse maladie. Pourtant, il faut bien dire que pendant près de trente ans cela n’avait guère semblé démanger les Égyptiens, et malgré tout, ils ont fini par être contaminés à leur tour, non pas par le fantôme de la liberté guidant le peuple, mais, après que l’épidémie a ravagé la tête de l’État tunisien, par l’envie de se débarrasser d’un homme incapable de subvenir décemment à leurs besoins de ce confort qui caractérise tant les pays développés. (Demander une liberté supplémentaire au sein d’un État revient à demander une autorisation supplémentaire à son papa.)

La pilule ne passait donc plus ; ce petit comprimé sécuritaire ne savait plus contenir cette envie irrépressible de se passer du très peu poilant État où tout a l’air d’avoir la peau lissée. Et pourtant ! Nombreux étaient les spécialistes en diplomatie à avoir donné un avis médical à ces hommes malades que semblent être les dirigeants des pays arabes. Maintes réformes avaient bien été invoquées mais aucune de ces voies de guérison ne fut empruntée. Dès lors, les individus qui en avaient assez de cette carence en bonne gouvernance ont fini par invoquer le terrible remède démocratique, qui malgré la rime en tic (mais pas en toc) n’a absolument rien d’antibiotique ni d’automatique.

Ce remède idéologique et un peu magique c’est celui qui dit et qui est qu’un État doit organiser des élections libres (donc pas truquées) par lesquelles le peuple choisit lui-même son aristocrate de gouvernant, assurer la justice et plein d’autres choses paternalistes et aliénantes mais qui ne choquent guère l’être humain en général comme savoir si j’ai le droit de coucher avec ma sœur plutôt que la vôtre ; toutefois cela ne vous regarde pas puisqu’il n’est question que de votre sœur et moi puisque je suis fils unique.

Alors, certes, on pourra médire des généraux en général parce qu’ils croient que l’apaisement de ces troubles épidermiques – qu’ils ne perçoivent que comme étant superficiels – passe par le bon rétablissement … de l’État d’urgence et la gouvernance par ordonnance. Telles pourraient bien être les nouvelles plaies d’Égypte, qui n’incriminent évidemment pas les pingouins comme l’atteste la mythologie judéo-chrétienne dans l’Exode, un titre phare que semble avoir raisonnablement emprunté un certain Ben Ali. Pour le moment, nul n’a osé s’essayer au remède carabiné dont la mauvaise interprétation a fait bien des émules en août 1988 et en juin 1989 dans des contrées éloignées de la patrie des droits de l’ohm et du petit radium comme le Myanmar et la République populaire de Chine. En attendant les prochains mois, le dénouement de ces changements nous apprendra s’il valait mieux se tenir les côtes que d’être aux côtés des Tunisiens et des Égyptiens en chair et en os.

Vous reprendrez bien un peu de « Qui veut trinquer avec Wikileaks » ? (suite 2/*)

En date du : 17 décembre 2010, par Monsieur Pingouin

Depuis le temps que le site Wikileaks et son fondateur Julian Assange font parler d’eux, j’imagine qu’il n’aura pas échappé à mon précieux lectorat hexagonal qu’il est paradoxal que ces derniers puissent continuer de se vanter d’avoir pour devise : « le courage est contagieux » alors que ce sont des spécialistes de la fuite. Somptueux paradoxe puisque pour l’instant, en ce qui concerne Julian Assange, aucune fuite n’a été organisée pendant son court séjour à la prison de Londres, pas même son extradition vers un pays nommé étrangement Sverige, c’est à dire comme on doit l’appeler normalement : la Suède.

La Suède est un pays où, en ces périodes de fêtes et de dépenses insensées, les parents se voient recommander par les pingouins ordinaires, tels que mon humble personne, de ne plus offrir de vélomoteur à leur boutonneuse progéniture. En effet, c’est un pays où il n’est guère recommandé de faire du solex par surprise. La preuve en est avec Julian Assange qui depuis pédale judiciairement dans la semoule. Sans toutefois chercher à critiquer le fait que certaines conduites soient plus adroites que d’autres, je dois bien vous avouer que ces questions ne concernent pas vraiment le site Wikileaks, si ce n’est qu’elles représentent d’une certaine façon une fuite dans la vie privée de Julian Assange. Quoi qu’il en soit, elles nous éloignent du principal sujet de cette odieuse chronique à but non lucratif et néanmoins comico-homicide.

Wikileaks, cette entité non-gouvernementale qui donne aux fabricants de couches et à bien des États tampons une raison de vivre, se targuait de libérer le 28 novembre 2010 la bagatelle d’un quart de million de câbles diplomatiques 1 , prisonniers de la confidentialité et du secret professionnel. À la stupeur de toutes celles et ceux qui s’attendaient à un 11 septembre de la diplomatie qui verrait les chancelleries chanceler, quelque chose fit barrage au déluge de documents tant attendus. En effet, en dernière minute, un savant dosage au compte-goutte de 219 câbles fut servi par le site et 5 quotidiens de presse sous perfusion documentaire 2 .

On l’aura compris, la différence entre le fameux cablegate – avec lequel je n’oserais même pas me brosser les dents si les pingouins avaient eu des dents – et les carnets de guerre afghans ou irakiens c’est qu’un mémo d’une chancellerie diplomatique n’a pas la même valeur qu’un rapport de situation rédigé par un homme des casernes après un affrontement ou la découverte d’une cache d’armes. Et pourtant, nul au Département d’État 3 ne s’est insurgé contre le fait que des mémos diplomatiques même résumés aient été disséminés auparavant. En effet, qui, à l’été 2010, a tiqué lorsqu’un article sur l’Asie Centrale citait un ambassadeur des États-Unis en Ouzbékistan décrire sans langue de bois le fonctionnement des affaires politiques de ce pays de façon aussi dommageable et crue que d’autres ont pu le faire dans les câbles à présent médiatisés ? Personne, parce que les groupes de presse avaient fait ce que les despotes aimeraient qu’ils fassent parfois plus souvent, c’est à dire : se taire.

La totalité des câbles offrira sans doute quelque chose de plus clair s’ils sont pris dans leur intégralité, mais diffusés au compte-goutte ils permettent hélas de dire à peu près tout et n’importe quoi. Eussent-ils été relâchés le même jour que cela n’en aurait été peut-être pas plus mal, on n’aurait pas eu à attendre que les journalistes reviennent sur leurs éditions au fur et à mesure qu’ils lisent de nouveaux câbles. 4 À titre indicatif et à l’heure où j’écris ceci, ce sont les postes diplomatiques basés en Espagne et en France qui sont jusqu’ici la source majeure des fuites actuelles dans la presse alors que ce devraient être – en dehors du Département d’État – l’Irak, la Turquie et le Japon si l’on tient compte de la répartition des câbles selon Wikileaks5 Je comprends que les quotidiens soignent leur lectorat et s’attardent sur les sujets qu’ils connaissent sans doute le mieux.

Alors tirons donc sur Wikileaks pendant que des militants de la liberté d’expression comme le Guardian publient à tour de bras les câbles et vivent peut-être de la prétention de nous faire croire aux scoops d’État permanents. Si l’organisation de Julian Assange leur a procuré en seconde main les documents 6 , on se demande bien pourquoi tout le monde ne hurle pas après ces quotidiens, et a fortiori encore plus sur le New York Times qui a obtenu les câbles par l’intermédiaire du Guardian et non pas par le fournisseur officiel qui l’a boudé. Moralité : si vous avez quelque chose de confidentiel à révéler, fuitez auprès des privilégiés habituels, pas auprès de Wikileaks. Les institutions dont le public a l’habitude de se méfier en prendront quand même pour leur grade.

Alors à terme et avec un peu de chance on aura peut-être une couverture alternative valable de ces fuites, ou peut-être que l’on collectera quelques perles. En attendant, comme dit mon ami Louis qui a modifié la devise de Wikileaks à son profit : « Courage ! Fuitons ! » . Ah ! Sacré Louis !

  1. 251 287 comme il semble être affiché sur le site des fuites, ou une de moins si l’on jette un œil au fichier csv recensant l’origine et la date des câbles – fichier fourni par le Guardian. Bref, de quoi me rappeler que Wikileaks n’a toujours pas publié les 15 ou 16 000 documents restants du carnet de guerre afghan. []
  2. Ils sont plus nombreux à présent puisque les 5 ont été rejoints par les australiens the Age et le Sidney Morning Herald. Et cela n’a pas été sans controverse, loin de là. []
  3. Le Guet d’Orsay des États-Unis d’Amérique. []
  4. Les plus courageux auraient pu par exemple se pencher directement sur les 345 câbles concernant l’insurrection maoïste au Népal de début 2002 à fin 2005. On aurait pu aussi découvrir les quelques documents datés de 1989, autour notamment du 4 juin, qui proviennent de Chine populaire et que l’on pourrait peut-être mettre en rapport avec les dernières pseudo fuites sur la volonté espagnole de lever l’embargo sur les armes à la Chine. Mais peut-être qu’il vaut mieux s’adresser directement au Père Noël du Guardian pour espérer obtenir une réponse. C’est d’ailleurs ce que je vais faire. []
  5. Au sujet de l’Irak, on imagine que pour les journalistes qui ont déjà couvert le carnet de guerre irakien, ce doit être une mine d’informations. Mais elle n’est toujours pas accessible au grand public sinon dans sa version caviardée par Wikileaks par crainte vraisemblablement de divulguer le nom de personnes qui pourraient être mises en danger par les fuites. Sauf que ce caviardage dépassait l’entendement et s’applique aussi à des personnes déjà décédées. Quant au Japon, à cette heure, rien n’a encore été lâché dans la presse occidentale ou sur le site Wikileaks. []
  6. La première main étant celle du soldat Bradley Manning. []

Point de ralliement

En date du : 17 novembre 2010, par Monsieur Pingouin

Avec le dernier remaniement de ce quinquennat, je ne m’attendais pas à beaucoup de surprises. Pourtant s’il y en a une de taille qui m’a ému, c’est cette profusion de vocabulaire belliqueux dans les différentes déclarations que j’ai entendues. Évidemment je crois qu’il n’y a guère que les pingouins pacifistes dans mon genre que cela pourrait offenser. Ce n’est pas pour jaboter, mais entendre François Fillon claironner partout sur les ondes qu’il est à la tête d’un « gouvernement de combat » c’est m’inciter à lancer un appel au calme pour ne pas dire que j’aimerais qu’ils nous fichent la paix. Pis encore, cet après-midi ! Si j’avais cru assister à un remaniement ministériel jusqu’ici, je ne me serai jamais attendu à un remaniement des armes. J’ai tout simplement sursauté lorsque la martiale Michèle Alliot-Marie a évoqué le personnel du ministère des affaires étrangères et européennes comme étant les soldats d’une France généreuse. Désormais, j’ai peur que mon appellation de Guet d’Orsay ne puisse plus être démentie. D’ailleurs, je me tiens prêt à ce qu’il soit rebaptisé en ministère de l’attaque pour compléter le rôle du ministère de la défense. Ceci dit, je trouve que le départ et non la mise à pied de Bernard Kouchner aura prouvé que la droite n’avait guère de personnalité valable en son sein pour tenir ce cabinet.1 Et je dis cela quel que soit son bilan, parce que cet homme était remplaçable à tout moment. Il faut avouer qu’après son prédécesseur, Philippe Douste-Blazy, il était difficile de paraître moins crédible, mais parfois les hommes politiques nous réservent bien des surprises. En attendant ces hostilités dont je ne doute pas qu’elles puissent éclater d’un moment à un autre étant donné la proximité relative des prochaines élections présidentielles, je peux vous garantir que je m’en tiendrai à l’écart.

  1. Je ne dis pas cela parce que Michèle Alliot-Marie est de sexe féminin et qu’elle est la première femme à ce poste. []

Liu Xiaobo, prix Nobel sans obscénité *

En date du : 10 octobre 2010, par Monsieur Pingouin

Ce n’est pas pour jaboter, mais je pense n’apprendre à personne que la remise d’un prix Nobel de la paix à un dissident de Chine populaire était dans les tuyaux depuis 2008. À cette époque, les yeux du monde entier étaient rivés sur la Chine et l’ouverture des jeux olympiques d’été. Après moult manifestations hostiles à l’égard du régime communiste, le nom d’un certain Hu Jia circulait. Aujourd’hui son nom est sorti de l’actualité française, et pourtant cet homme n’a pas été sans recevoir de soutien dans l’hexagone. En effet, il fut même élevé au rang de ‘citoyen d’honneur’ de la mairie de Paris. Quelle que soit sa condition aujourd’hui, j’espère qu’il parviendra à être relâché et pourra suivre hors de son hôpital pénitentiaire un traitement satisfaisant pour lutter contre sa maladie.

Si l’an passé, de nombreuses personnes ont dénoncé l’attribution du Nobel de la Paix, je crois qu’ils seront peu nombreux à l’échelle mondiale cette année, à l’instar des membres du parti, à dénoncer le lauréat 2010. Même si je suis ravi de voir que les dissidents chinois et les personnes favorables à la démocratie en Chine gagnent une certaine audience en Occident (car le Nobel est essentiellement une affaire d’Occidentaux) , il n’en reste pas moins que cela peut très bien ne rien changer si les hommes de Pékin maintiennent de façon aussi ferme leur emprise sur la société qu’ils dirigent. On pourra récuser à l’envi les propos que je vais tenir ici, mais je pense hélas que Liu Xiaobo n’est pas près de sortir de sa geôle avant au moins la moitié de sa peine. Et pourtant, il n’a fait que rappeler au gouvernement central l’absence dans les faits de ces droits et libertés fondamentaux pourtant inscrits dans la constitution et que le gouvernement est censé garantir … Un beau combat si injustement sanctionné, n’est-ce pas ?

En France, à l’exception de celui de Pierre Haski et Rue89 ou d’Aujourd’hui la Chine, notre engouement pour son combat est au mieux falot ou au pire inutile. Quelle pression exerçons-nous réellement sur des individus qui n’ont pas intérêt – sauf à signer leur propre arrêt de mort et celui de leurs nombreux privilèges – à abdiquer un peu de pouvoir ? Les membres du PCC ne sont-ils pas ceux qui commettent des injustices et pratiquent la corruption et dont la légitimité ne repose que sur la vigueur et l’implacabilité de la répression autoritaire qu’exerce l’institution à laquelle ils appartiennent ? Je ne souhaite évidemment pas minimiser le pouvoir de l’opinion publique (celui de la rue ou de la blogosphère) , mais la dernière fois qu’une telle récompense a été décernée à une personne incarcérée, c’était en 1991 et la paix prit modèle sur Aung San Suu Kyi.

Si ce prix ne l’aura pas nécessairement aidée à sortir de prison, il l’aura au moins protégée tout en couvrant d’opprobre les généraux qui l’avaient incarcérée. D’une certaine façon, recevoir un Nobel lorsque l’on est persécuté vous rend presque intouchable aux yeux des autorités, parce que vous êtes entrés à jamais dans l’actualité occidentale. C’est sans doute l’une des meilleures choses qui pouvait arriver à ce dissident et à sa cause. Pour les autres, j’ignore s’ils sauront profiter de l’audience procurée par ce dynamitage en règle des positions de Pékin par le comité Nobel mais je pense tout de même que ce sera le cas parce que même si cette audience est réduite par les efforts de censure du gouvernement central, l’information finira par être connue et – à moins que nous n’en fassions vraiment rien – elle devrait normalement permettre de trouver plus de soutiens à cette cause en Occident.

Ce qui est amusant, c’est que si les Chinois ont l’habitude d’expliquer aux hommes de la junte birmans que prononcer des peines de 65 ans pour empêcher des activistes de ruminer en rond est excessif1 , en condamnant Liu Xiaobo à onze ans de prison l’hiver passé, on évalue très bien les limites de leur sens de la mesure. Et à voir la façon dont ils ont harmonisé les propos de leur Premier ministre, Wen, je crois que le Parti Communiste Chinois n’est pas encore prêt à lâcher quoi que ce soit qui le discrédite. En effet, les censeurs ont décidé que la population du continent n’était pas encore prête à entendre les propos du ministre Wen Jiabao au sujet de la liberté d’expression.

Pourtant le pingouin ordinaire que je suis se doute bien que, depuis la mort du grand navigateur-à-la-berlue qu’était le président Mao, la situation individuelle des Chinois s’est améliorée pour peu qu’ils ne s’essayent pas à remettre en question l’autorité du parti. Au moins, plus personne ne vient remettre en question l’intégrité du Chinois moyen s’il ne sourit pas ou à cause de je ne sais quelle ânerie qu’un garde rouge en manque de foin et de rééducation aurait pu braire. Aujourd’hui, monsieur Wang, analoguement à monsieur Dupont ou à monsieur Smith, peut s’il en a les moyens quitter son territoire pour visiter le nôtre et espérer s’inspirer du si célèbre romantisme hexagonal qui fait frémir les cœurs de tant de jeunes gens. Pire, monsieur Wang peut aujourd’hui se faire sa propre idée de ce qui se passe en dehors de ses frontières.

En attendant les mesures de représailles à l’encontre de la Norvège que Pékin prendra pour épater la galerie et effrayer les pauvres puissances qui croient nouer une relation privilégiée avec monsieur Roux 2 et compagnie, je consens à me nourrir de saumon norvégien et à continuer de militer pour le prolongement du boycott des ventes d’armes à la cette république impopulaire de Chine.

*3

  1. « Referring to the 65-year sentences that had  just been handed down to pro-democracy activists, Yang apparently said that China also had to deal with such problems, but rather sent such individuals to jail for only three or four years to reduce international attention. » CHINA’S MYANMAR DILEMMA, Asia Report N°177 – 14 September 2009, page 9. Ce rapport du International Crisis Group évoque une rencontre Yang Jiechi, le ministre des affaires étrangères de la Chine populaire, et le généralissime Than Shwé. []
  2. Mes nouveaux lecteurs comprendront ici que je parle de Hu Jintao. []
  3. * Sans obscénité, parce qu’il me semble que rien dans le communiqué écrit du porte-parole du ministère des affaires étrangères ou celui de l’agence Xinhua ne laisse transparaître une telle réaction qui puisse suggérer une quelconque allusion aguicheuse, mais peut-être que la traduction de Reuters vient d’une autre source. En tout cas si nous sommes certes témoins de l’indignation des dirigeants chinois et de son arrogance nue, nous ne saurions être confrontés à une quelconque forme d’obscénité mais plutôt à une question de blasphème, de profanation bref de quoi blesser l’orthodoxie communiste. []

Qui veut trinquer avec Wikileaks ? 1/?

En date du : 26 septembre 2010, par Monsieur Pingouin

Pour ceux qui aiment ouvrir le robinet de l’information, il est question aujourd’hui du site Wikileaks.org, spécialisé dans la diffusion d’informations confidentielles et qui n’est pas trop du genre à se mouiller pour évoquer ses sources. Ses révélations, elles, en revanche sont connues et couvrent un large éventail de sujets allant de la liste des très britanniques et très nationalistes membres du British National Party en passant par les rituels d’une confrérie universitaire. Wikileaks s’est illustré plus tôt cette année en partageant une vidéo de guerre en Irak intitulée dommage collatéral, qui fut relayée y compris sur des chaînes télévisées de pays ne participant pas à ce conflit. Les fuites orchestrées par le site auraient pu nous laisser croire qu’il poussait le bouchon un peu loin, mais la diffusion au mois de juillet de 76 911 documents traitant de la guerre en Afghanistan a repoussé les limites de l’imagination.1

J’en connais qui auraient préféré l’ébriété d’un improbable Whisky leaks aux déboires du fameux journal de guerre de Kaboul2 , parce que l’essentiel des documents seraient de déprimants rapports de combats ou comptes rendus d’explosions, et c’est ce dont les trois quotidiens, choisis par Wikileaks pour déverser les informations, sont censés avoir le plus parlé.3 Les documents triés sur le volet pendant un mois par les trois journaux ont permis à toutes et à tous d’en savoir un peu plus sur la vie des soldats de la coalition, le problème de la culture du pavot, l’influence (prétendument envahissante) de l’Iran, les activités d’arrangeur de mariage d’Oussama Ben Laden, ou encore le double jeu du Pakistan sauf que toutes ces questions ne sont pas nouvelles. Il n’en reste pas moins que l’on pouvait s’attarder sur autre chose que des rapports de patrouille et autres faits de guerre.

Parmi tout ce qui a été lâché sauvagement dans la nature, on pouvait s’amuser de trouver le contenu de quelques câbles citant des ambassades ou consulats des États Unis ainsi que du département d’État4 . Je note au passage que bien que les sources n’aient pas été vérifiées, le fait que l’on se soit inquiété du sort des collaborateurs afghans cités dans les documents me laisse penser que tout ce qui a été diffusé n’est pas forcément du flan5 , et ceci pourrait nous faire nous interroger au sujet de la responsabilité de ceux qui ont ouvert les vannes. Mais revenons en aux fuites elles-mêmes. À leur parution, j’ai commencé par sonder du côté des pays de l’Union européenne. 6  Pour l’essentiel des câbles qui m’intéressaient, il s’agit de résumés quotidiens, comparables à de la revue de presse mais au niveau de l’activité d’une ambassade, et essentiellement des documents très courts. Et en dépit du fait qu’ils soient classifiés, rien de bien original ne s’y trouve, toutefois cela peut tout de même donner une petite idée de quelques orientations de politique étrangère des pays européens et des États-Unis d’Amérique à ce moment-là. Ces documents-là sont quasiment tous concentrés sur une période s’étendant de mars à septembre 2007, et comme ils n’offrent guère de suivi possible en dehors de ce qui a été relaté dans la presse, on en restera au niveau anecdotique … à moins qu’une prochaine fournée de documents Wikileaks ne contienne d’autres documents du même acabit permettant de les lier entre eux.7  Avant de poursuivre votre lecture, je voudrais signaler que les ambassades et consulats cités plus bas sont ceux des États-Unis. Ensuite tout ce qui sera affirmé ici dans les prochaines lignes ne le sera qu’à partir des documents publiés par Wikileaks, et pourra donc encore très bien faire l’objet d’un démenti des autorités concernées. Munis de ces précautions, c’est donc une cuvée millésimée 2007 que je vous propose ici.

Haro sur les positions françaises
Tout d’abord côté français, on trouve deux documents datés de la fin du mois de mai 2007 (les 29 et 31) et un du début juin (le 4) de la même année. Les deux premiers câbles évoquent la position du directeur général des affaires politiques et de sécurité du Ministère des affaires étrangères et européennes, Gérard A. , qui est que la France n’a pas prévu de se retirer d’Afghanistan et qu’elle maintiendra le nombre de ses troupes au nombre auquel elle s’était engagée à tenir. Il ajoute que si quelques conseillers du président sont favorables à un retrait d’Afghanistan, tous ceux qui sont concernés par cette question, et plus particulièrement les hommes des casernes, sont convaincus qu’il est important que la France maintienne son engagement. On apprend qu’il a fait passer au président le message selon lequel il faut venir en aide aux États-Unis au sujet de l’Afghanistan, assurant ses interlocuteurs de l’ambassade que la solidarité avec leur pays serait un facteur clé pour la prise de décision du chef d’État. Ce dernier, bien qu’ayant fait campagne en évoquant que la France n’avait pas vocation à rester en Afghanistan, n’en reste pas moins un sympathisant des États-Unis d’Amérique. Enfin dans le dernier câble, Gérard A. déclare que le président a pris la décision que la France ne quitterait pas l’Afghanistan mais que ce dernier aimerait que soient engagées des discussions dans un format restreint (États-Unis d’Amérique, Royaume Uni, Allemagne et France) au sujet d’une stratégie de retrait. On apprend aussi que le président a l’intention d’accroître les équipes d’instructeurs de 1 à 14.

Qu’a-t-on appris au final ?
1. Que seulement deux semaines auront suffi à partir de la prise de fonction du président français pour adopter une rhétorique relativisant les propos tenus pendant la campagne électorale. Pour remettre en place le décor, revenons aux derniers moments de la présidence Chirac et rappelons-nous qu’au début du mois d’avril a eu lieu le rapt de deux humanitaires français par des talibans, et que la rançon demandée par ceux-ci était un retrait des troupes françaises d’Afghanistan. Les ravisseurs relâcheront (le 11 mai) le dernier otage français et ses accompagnateurs locaux cinq jours après le second tour de l’élection présidentielle française en espérant que le candidat vainqueur tiendrait parole au sujet du retrait évoqué. Heureux soit le victorieux candidat de n’avoir parlé que de présence à long terme puisque à peine entré en fonction (le 16 mai) , son homologue George Bush fils lui demande de rester en Afghanistan. Ceci explique qu’outre-Atlantique on demande avec intérêt quelles seront les orientations de la politique étrangère hexagonale. À titre indicatif, on peut dire qu’entre 2007 et 2010 les effectifs alloués par la France à la résolution du problème afghan ont triplé, et que récemment le président actuel a déclaré que les troupes resteraient aussi longtemps que nécessaire.
2. Que selon ces fuites, l’Élysée voudrait discuter d’une stratégie de retrait en petit comité c’est à dire en oubliant les Afghans, ou les alliés dont les contingents sont alors plus fournis que celui de la France comme le Canada ou l’Italie.

Ah les mânes! Ces lémures de Berlin

L’éventualité d’un retrait allemand hante les esprits outre-Atlantique depuis belle lurette, et les deux câbles (datés de mai et août 2007) citant l’ambassade américaine à Berlin nous le montrent bien. Si en Allemagne les politiciens de la majorité et les officiels de haut rang du ministère de la défense sont contre un départ d’Afghanistan, l’opinion publique y est en revanche favorable. Par conséquent, les États-Unis s’inquiètent (en mai) que les mandats des deux opérations (Enduring Freedom ou liberté immuable, et la FIAS) auxquelles l’Allemagne participe puissent ne pas être renouvelés (en novembre). Les émissaires de Washington font comprendre à leur allié teuton que la simple idée d’un retrait serait perçue comme un signal très négatif de la solidarité allemande dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Ce rappel à l’ordre a lieu quelques jours après l’attentat le plus meurtrier en quatre ans contre les hommes de la Bundeswehr, et il est alors difficile outre-Rhin de ne pas être sensible à cette perte. Néanmoins, même si à cette époque les choses n’étaient pas aisées pour le gouvernement allemand, on trouve encore à ce jour des Allemands dans la province de Kunduz. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, les effectifs allemands n’ont fait que croître.8 Peut-être est-ce dû à l’action discrète de ces revenants américains si inquiets d’un retrait ? Nous verrons bien si Berlin maintiendra son engagement malgré les fuites afghanes tuyautées par le célèbre et espiègle magazine. Après tout, les États-Unis avaient raison de s’inquiéter puisque le mandat allemand consenti à l’opération liberté immuable ne fut pas renouvelé en 2008.

L’office Prodi
Ensuite, figurent parmi les plus gâtés – ou devrais-je dire les plus arrosés – par les fuites que j’ai relevées, les Italiens. Celles-ci s’étendent à d’autres situations que celle de l’Afghanistan. Au compteur, quatre câbles sont en lien avec le pays alors dirigé par Romano Prodi. Entre autres un résumé d’entretien (du 30 mars 2007) assez complet (comparé à la vacuité de la plupart des câbles que j’ai lus) entre le sous-secrétaire d’État John Negroponte et l’ambassadeur italien en Afghanistan, Giovanni Castellaneta, marque les positions italiennes favorables au plan Ahtisaari et donc à la reconnaissance du Kosovo : un sujet sur lequel l’Italie, l’Allemagne, le Royaume Uni, la France et les États-Unis sont sur la même longueur d’ondes. Cette position est encore soutenue dans un rapport de conversation entre l’ambassadeur des États-Unis en Italie, Ronald Spogli et le ministre des affaires étrangères transalpin, Massimo d’Alema, dans lequel ce dernier semble avoir donné son agrément pour effectuer une déclaration claire en faveur de la reconnaissance du Kosovo.  La rencontre Negroponte-Castellaneta porte aussi sur le problématique procès du marine Mario Lozano, que les deux principaux interlocuteurs jugeront comme étant une affaire classée pour leur gouvernement respectif.9 Ils évoquent également le besoin d’organiser une rencontre Bush-Prodi à la demande des Italiens puisque cela fait tout de même un an que le socialiste italien a été élu et qu’il n’a toujours pas rencontré le locataire de la maison blanche. Cela aura lieu en juin 2007 sous les huées de la strada romaine, mais sous les bons auspices de la diplomatie internationale.

On note aussi la présence d’un mince fil directeur à travers les quelques câbles concernant l’Italie avec l’affaire de l’organisation non-gouvernementale Emergency, qui retient l’attention des États-Unis d’abord parce que la fondation réclame la libération d’un travailleur local incarcéré – le directeur d’un hôpital de l’ONG – par le gouvernement afghan, ensuite parce qu’elle menace de fermer ses précieux hôpitaux et nombreux dispensaires.10 Un premier câble issu de l’ambassade de Kaboul qualifie l’ONG d’insupportable et soupçonne le gouvernement italien de vouloir fermer un hôpital dans la capitale afghane. Le même document indique que le travailleur humanitaire est soupçonné d’être impliqué dans l’enlèvement d’un journaliste italien récemment libéré au moment des faits11 . Ensuite lors de la rencontre Negroponte-Castellaneta, l’homme de Washington demande que le gouvernement italien agisse pour que l’ONG ne mette pas sa menace à exécution. On comprend alors qu’entre temps c’est Emergency et non le gouvernement qui a émis les menaces12 . L’ambassadeur Castellaneta lui rétorque que l’ONG a demandé à son gouvernement d’intervenir dans la dispute et même demandé que leur travailleur soit échangé contre des terroristes ; un point sur lequel le diplomate prendra la peine de bien expliquer que le gouvernement italien ne se livrera plus à ce genre d’échanges. Dans un autre résumé de discussion on apprend que le ministre des affaires étrangères italien d’Alema ne croit pas qu’il doive ou puisse intervenir dans ce dossier qui, selon lui, ne concerne que Emergency et le gouvernement afghan. On note aussi que les diplomates italiens demandent à leurs homologues de Washington de faciliter une visite auprès du détenu afin de vérifier l’état de santé de ce dernier. Finalement, le directeur d’hôpital afghan est libéré le 19 juin 2007 après avoir été acquitté des charges retenues contre lui, toutefois cela n’empêchera pas l’ONG de mettre temporairement ses menaces à exécution. Enfin toujours est-il que trois ans plus tard, Emergency continue d’être embarrassée par ce genre d’arrestations à cause de soupçons de collusion avec les Talibans.

Toujours du côté des relations transalpines, dans la discussion (du 5 avril) entre le ministre d’Alema et l’ambassadeur Spogli, on évoque l’application stricte des sanctions à l’égard de l’Iran, le processus de paix au Proche Orient, les inquiétudes au sujet du Liban où selon d’Alema tout sauf la FINUL semble être dans l’impasse13 , l’affaire Abu Omar (qui est évoquée dans l’entête du câble mais pas détaillée)14 , l’accord italien de participer à la fermeture de Guantanamo en acceptant d’accueillir quelques détenus.

Enfin, du cachot aux cachoteries, selon deux officiels de haut rang l’Italie accroissait discrètement ses moyens sur place, parce que ses rapports avec l’opinion publique étaient difficiles, et qu’ils trouveraient un moyen de contourner les restrictions votées et demandaient donc que cela reste entre eux. C’est probablement la fuite la plus controversée en matière de gouvernance pour un pays européen puisque deux hommes semblent avouer une tendance à la dissimulation, mais ne s’étendent pas plus sur les moyens d’y parvenir. Finalement l’Italie de Prodi donne l’impression d’être un allié qui veut regagner sa fiabilité, puisqu’il se conforme à ses exigences et renonce à ses précédents errements comme les échanges de prisonniers talibans contre des otages et une rançon.

S’il n’est pas question des Huns, qu’en est-il des autres ?
A contrario, côté britannique, bien que ce soit sans doute le pays européen le plus cité dans les documents diplomatiques, il n’y a guère à retenir sinon que dans les câbles évoquant des rencontres entre officiels américains et anglais, les sujets de sa majesté coopèrent extrêmement bien avec la Maison Blanche.

Côté espagnol, on ne trouve que deux échanges avec le directeur politique du ministère des affaires étrangères ibérique alors enthousiaste (en avril) parce que les troupes étaient à l’offensive en Afghanistan. Selon lui le gouvernement espagnol allait faire une annonce évoquant le bon travail mené sur place. À lire sa seule déclaration, on aurait pu croire qu’il y avait lieu d’être optimiste sur le conflit afghan. Ceci tranche nettement avec l’idée que l’opinion publique se fait de cette guerre. Le directeur politique évoquera la question cubaine, et celle du Sahara occidental. On remarquera aussi que les deux alliés – espagnol et états-unien – ne sont pas d’accord au sujet de la politique de sanction à l’égard de l’Ouzbékistan.

Pour les Portugais, en juin 2007, il est question d’austérité et de présidence européenne. Les Lusitaniens mettent cette excuse en avant pour justifier leur incapacité à envoyer de renforts en Afghanistan.

Du côté des autres capitales européennes, on peut noter que les pays les moins peuplés d’Europe font aussi ce qu’ils peuvent pour participer ou du moins pour souligner leur participation à la guerre en Afghanistan. Il en va ainsi en mai de la Lettonie qui, en espérant pouvoir augmenter sa présence sur place, avoue que cela représentera pour elle une grande étape ainsi que pour son commandement militaire. Autre exemple avec la Slovénie qui rapporte avoir augmenté son contingent de 20% (de 54 à 66 soldats) ou encore avec l’oncle Sam remerciant la Lituanie pour sa donation de munitions à l’armée afghane.

C’est donc plus particulièrement en Europe de l’Ouest que l’on relève l’existence d’une certaine réticence voire une hostilité de l’opinion publique à avoir une présence militaire en Afghanistan. Ces doutes, longtemps nourris, n’ont finalement été confirmés qu’avec la chute du gouvernement néerlandais qui s’est déchiré sur la question afghane en février de cette année. De plus, les retraits ne semblent devenus politiquement envisageables qu’avec l’évocation d’un calendrier de retrait et d’une stratégie de sortie par l’administration Obama formulée à la conférence internationale sur l’Afghanistan à Londres en janvier dernier. 15 Toutefois, cette porte de sortie n’intervient qu’à la demande d’un dernier effort puisque les États-Unis auront envoyé 30 000 hommes supplémentaires en Afghanistan d’ici la fin de l’année 2010.

Pourtant, en dépit du fait que les gouvernants redoutent l’opinion publique, ils poursuivent non sans difficulté leur collaboration avec les États-Unis. En mars dernier, le site Wikileaks.org avait relâché un mémorandum de la cellule rouge de la CIA16 , à l’authenticité incertaine, dans lequel on lit que « l’apathie de l’opinion publique permet aux dirigeants d’ignorer les électeurs » , un choix sur lequel l’Allemagne et la France se sont reposés pour accroître leur présence en Afghanistan. La note en question, s’intitule : « Afghanistan: maintenir le soutien des pays d’Europe de l’Ouest à une mission de l’OTAN ou pourquoi compter sur l’apathie (de l’opinion publique) pourrait ne pas être suffisant. »17 et a reçu très peu de visibilité à sa sortie, ce qui en dit probablement long sur cette fameuse apathie. Le document essaye de trouver des moyens de rendre cette guerre acceptable au grand public, et force est de constater que ce dernier n’est toujours pas prêt à l’accepter pas plus qu’à s’en préoccuper.  Le but des fuites opérées par Wikileaks était évidemment d’aller à l’encontre de la poursuite de ce conflit, et c’est naturellement les bavures et les tirs amis qui ont été les plus relayés. Pour autant que promouvoir le maintien ou le départ des troupes occidentales soit une fin louable, c’est à l’opinion publique elle-même de se former sur la question. Paradoxalement, il était tout à fait possible d’employer des documents fournis par Wikileaks dans le but inverse.

La guerre en Afghanistan est une question importante en politique étrangère, puisque pour les États européens elle représente un moyen de témoigner leur engagement aux côtés des États-Unis d’Amérique, et ce de façon bien plus légitime qu’en Irak puisque l’intervention en Afghanistan découle directement des attentats du 11 septembre 2001. Et ça, c’est une autre histoire.

Edit du 27 octobre 2010 : Puisque le site Wikileaks semble avoir changé son arborescence, les liens pointant directement vers leur site seront redirigés vers celui de diarydig.org

  1. Oui, 76 911 et non pas 90 000 ou 92 000 comme tout le monde l’a visiblement cru et recopié. Il faudra attendre le mois d’août  pour voir le chiffre corrigé dans la presse française, mais c’est en réalité la somme des documents que les trois journaux choisis par Wikileaks ont reçu contrairement au grand public … []
  2. Kabul War Diary, comme cela est encore affiché en haut de page sur le site. En réalité, je devrais parler plutôt des War logs ou du Afghan War Diary. []
  3. Der Spiegel, the Guardian et the New York Times. []
  4. Le ministère des affaires étrangères des États-Unis, autrement dit leur Guet d’Orsay à eux. []
  5. Dans quelques documents on trouve des noms, des indications sur les familles et des numéros de téléphone … On ne peut pas dire que Wikileaks se soit embarrassé de savoir s’il y avait des personnes qui pouvaient être menacées de mort par la divulgation de ces informations. []
  6. J’ai surtout déploré qu’il soit décourageant de récupérer quoi que ce soit à partir des fameuses fuites de Wikileaks. Pour commencer, l’image du site que l’on peut utiliser localement ne s’affiche correctement qu’avec le navigateur Chrome, que je n’utilise pas. Ensuite, mauvaise surprise il n’y a aucune fonction de recherche … Le site de l’afghan war diary n’étant pas indexé par Google et difficilement accessible les premiers jours, je me suis donc rabattu sur les fichiers csv et sql en attendant que owni.fr produise une application utile, puis que je découvre le site diarydig.org . Pour me repérer, j’ai aussi utilisé ceci. []
  7. On pourrait par exemple lier ce document concernant l’ambassade indienne auquel seule la presse choisie avait accès à celui-ci. []
  8. À la louche, 2 700 hommes en 2006, 3 400 en 2009, et environ 4300 en 2010. Voté en avril dernier, le mandat allemand autorise la présence de 5 350 de ses soldats en Afghanistan. L’échéance du mandat aura lieu en février 2011. []
  9. Pour résumer, il s’agit d’un soldat qui, en 2005, a commis une bavure en ouvrant le feu sur le véhicule contenant la journaliste italienne Giuliana Sgrena et des membres des services secrets de son pays qui venaient de la libérer. Un agent, Nicola Colipari, trouva la mort, et l’affaire fit les gros titres. Dans la conversation, Negroponte semble s’être montré pressant et rappelle que cette histoire est très problématique et que, si Lozano était jugé par contumace, cela détériorerait leurs relations et donc qu’il fallait l’empêcher d’avoir lieu. C’est d’ailleurs ce qu’il se produira, le procès n’aura pas lieu. []
  10. Washington semble être plus regardant que Rome au sujet des hôpitaux puisque dans un autre câble on apprendra que les Italiens se sont abstenus d’envoyer la moindre délégation à l’inauguration d’un hôpital que leurs contribuables ont pourtant financé. La lecture d’autres documents indique que les États-Unis ont le souci de ne pas voir les ONGs quitter le territoire afghan parce que cela réduit l’offre d’emploi et la vitesse de reconstruction du pays et favorise l’insécurité. []
  11. En effet, quelque temps auparavant a eu lieu la libération d’un journaliste italien en échange de prisonniers talibans, et selon la presse peut-être même d’une rançon. Dans une déclaration du responsable d’Emergency, Gino Strada, on apprendra que l’employé en question a servi d’intermédiaire pour l’échange de prisonniers et qu’un otage des talibans vaut bien deux millions de dollars.
    Le Royaume Uni et les États-Unis sont montés au créneau pour dénoncer cette pratique. À titre anecdotique, on trouve dans les documents du journal de guerre afghan de Wikileaks un câble de l’ambassade américaine de Tallinn dans lequel les Estoniens déplorent silencieusement l’action des transalpins, et estiment que suffisamment de pays ont fait de remontrances à l’Italie à ce sujet. []
  12. Ce qui est logique puisque ce ne serait pas une ONG mais une OG. []
  13. En effet, à cette époque, le Liban jouait encore à se trouver un moyen compliqué de gouverner. []
  14. Abu Omar est le surnom d’un imam italien qui fut enlevé et emmené en prison. À l’époque, certains pays sont en proie à l’interrogation au sujet de vols secrets de la CIA sur leur territoire, vols qui transportent le genre de passagers que l’on retrouve dans d’obscures prisons … Quelques documents déclassés partiellement ou intégralement ayant trait à ces histoires de prisonniers fantômes sont disponibles sur le site même du département d’État ; on en trouve notamment au sujet d’Abu Omar. []
  15. Le seul pays qui avait prévu de quitter l’Afghanistan depuis belle lurette était le Canada dont le mandat au sein de la FIAS se terminera en février 2011. Cette décision a été prise en 2008.  []
  16. Créée, comme de nombreuses autres cellules, par Georges Tenet après l’attentat du 11 septembre 2001, elle s’occupe principalement de fournir des éléments de réflexion. []
  17. Disponible ici en pdf , Sustaining West European Support for the NATO-led Mission—Why Counting on Apathy Might Not Be Enough , document commenté en français sur le blog Secret Défense []

Nanjing ! Nanjing !

En date du : 21 juillet 2010, par Monsieur Pingouin

Il n’est guère dans mes habitudes de me livrer à un commentaire de film, mais puisque avant de partir en vacances je me suis payé le luxe d’une séance de cinéma plutôt que de subir les désagréments d’une demie-finale de football, je tiens à vous faire profiter de mes pensées au sujet du film qui sort en salle aujourd’hui en France sous le nom de City of life and death.

Titré originellement Nanjing ! Nanjing ! en chinois, le film du réalisateur Lu Chuan a été diffusé dans le cadre du festival Paris cinéma, qui cette année mettait à l’honneur le Japon. Le film en question relate la prise et l’occupation militaire de la ville de Nankin, où les hommes des casernes japonais se livreront à un nombre si considérable d’atrocités que cela vaudra à leurs agissements de pouvoir être abaissés au rang de massacre et de se faire rabrouer par la communauté internationale.

Loin d’être aujourd’hui un sujet tabou en Chine1 , le massacre de Nankin n’est pas sans rappeler cette nippophobie dont je n’ai guère le sentiment qu’elle soit véritablement combattue. 2  Pour avoir mis en scène le personnage principal, un soldat appelé Kadokawa, sous-officier lambda de l’armée impériale du soleil levant; et donc pour avoir offert une perception japonaise des évènements, Lu Chuan aurait été accusé par certains en Chine Populaire de donner un visage humain aux Japonais. On pourrait rappeler à ces braves gens que les Japonais sont des homo sapiens comme les autres sauf qu’ils possèdent la citoyenneté nippone, et que lorsqu’un homme utilise un fusil pour en tuer un autre ou plusieurs, il n’en reste pas moins un homme dans toute sa bassesse, et ce quelque soit sa nationalité, son âge ou même sa confession.

Ce reproche qui n’aurait pas dû en être un, m’enjoint toutefois à continuer de dresser des critiques au sujet de ce film. Juste avant la projection, Lu Chuan, qui présentait son œuvre, avait conclu qu’il voulait que la vérité sur le massacre soit connue dans le reste du monde, parce qu’en Chine, la vérité bien sûr est connue de tous … Objectivement, la quête de vérité à ce sujet est loin d’être aboutie déjà pour les chercheurs, alors pour des spectateurs occidentaux qui n’ont pas nécessairement des connaissances sur la question, il est encore plus difficile pour eux de faire la part des choses. Les quelques diapositives par lesquelles démarre le film montrent brièvement quelques dates : celle de l’incident du pont Marco Polo, l’attaque puis la chute de Shanghai, et le début de l’offensive sur la capitale, Nankin, sur laquelle s’enchaîne une scène de guerre ponctuée de tonitruantes canonnades.

Contrairement à Shanghai qui met environ quatre mois à tomber, Nankin est battue en trois jours seulement (environ cinq minutes dans le film). L’état major chinois ayant fui, les Japonais ont le champ libre pour l’occupation. À ce moment-là, Nanjing ! Nanjing ! se focalise sur la zone internationale ouverte aux réfugiés créée par l’homme d’affaires allemand membre du parti national socialiste, John Rabe, et d’autres ressortissants étrangers dont l’enseignante et missionnaire états-unienne, Minnie Vautrin. Tous deux ont une certaine visibilité dans le film, mais le secrétaire personnel chinois de John Rabe ainsi que sa famille et les réfugiés leur volent allègrement la vedette. C’est d’ailleurs le peuple,  j’y inclus aussi les soldats japonais, qui vole la vedette aux acteurs historiques.

En voyant la conduite des simples soldats japonais, j’ai eu l’impression qu’un énorme laisser-aller s’était emparé d’eux et qu’une absence d’ordre sur la tenue à adopter les ait confortés dans l’envie de se divertir avec tout ce qui pouvait leur tomber sous la main. Bref, j’ai cru observer des grands enfants accessoirement soldats se livrer gaiement au pillage, et je me demande si l’auteur ne soutient pas l’idée que tout cela n’est dû qu’au laxisme des supérieurs, mais ce n’est que mon opinion personnelle.

L’atrocité, la sauvagerie des scènes de violence à l’égard des civils principalement devrait vous faire réfléchir si vous pensez trouver dans ce film de guerre, un divertissement analogue à celui qu’un super héros, cassant tout sur son passage et répondant au doux nom de John Rambo, a rendu populaire. Ces actions violentes souvent commises avec une désinvolture choquante ne semblent soutenables seulement grâce au fait que le film est diffusé en noir et blanc, car il faut tout de même avouer que j’ai senti passer les 2h15 qu’il propose. Nanjing ! Nanjing ! est donc diffusé en noir et blanc ; un choix que je n’ai pas regretté pour ma part parce qu’il sublime les beaux visages des principaux protagonistes. La couleur aurait peut-être accentué davantage la cruauté de la guerre ou rendu les scènes de pillage moins supportables, qui sait ? En revanche, je ne suis pas sûr que tout le monde sache distinguer les deux camps pendant les scènes de la prise de la ville. Mais ce n’est pas bien grave, on s’en rend beaucoup mieux compte pendant le reste du film.

Finalement, au mieux le spectateur devrait se demander à la fin de cette épreuve émotionnelle si tout ce qui a été projeté est réel. Au pire, cela lui aura paru très long à supporter et la dernière phrase d’un des protagonistes, « la vie est plus difficile que la mort »,  l’aidera à trouver libre cours au flot de son imagination sur la meilleure façon de médire au sujet de cette longue et éprouvante séance cinématographique. Mais Nanjing ! Nanjing ! n’est pas un documentaire, et il faut s’en souvenir ; c’est une vision des faits proposée et mise en scène par un réalisateur chinois qui a pour motivation de faire connaître les évènements qui ont eu lieu à Nankin pendant la prise et l’occupation de la ville.

  1. Surtout lorsque le massacre de Nankin sert la cause nationaliste du Parti communiste chinois dès lors qu’il souhaite ternir l’image du Japon. Ce qui est tabou en revanche, c’est de prendre une autre position que celle que campe le PCC brandissant 300 000 victimes, une hécatombe dépassant le nombre combiné des victimes de Nagasaki et Hiroshima, et qui semble avoir été choisi pour ce motif. []
  2. Je peux vous relater deux anecdotes à ce sujet. La première me vient d’un homme d’affaires chinois qui expliquait que citer le massacre de Nankin dans une transaction avec un Japonais fonctionnait toujours pour obtenir un rabais, une remise ou une ristourne. L’autre est survenue l’an passé en fin de soirée avec un groupe d’amis chinois à Pékin. Devant choisir entre deux conducteurs pour me raccompagner à mon domicile, l’un de mes chauffeurs potentiels fit valoir que sa voiture n’était pas japonaise – contrairement à l’autre – et qu’en empruntant la sienne, je ne contribuerai pas à alimenter les caisses des démons japonais. L’autre ami se défendit en expliquant qu’il s’agissait de son véhicule de fonction et qu’il n’avait pas pu choisir une autre marque. Oui, les Chinois associent facilement le terme de démon avec celui de Japonais ; et souvent une des premières choses qu’un Chinois pourra vous dire lorsque vous aurez fait le tour des conversations d’usage entre étrangers, c’est qu’il n’aime pas les Japonais. []